Un officier de l’Armée à la retraite change la conversation sur la santé mentale

Article / Le 26 mars 2018 / Numéro de projet : 18-0106

Par Steven Fouchard, Affaires publiques de l’Armée

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Ottawa, Ontario — Le lieutenant-colonel (retraité) Stéphane Grenier affirme qu’il n’aurait jamais écrit un livre à propos de ses expériences liées à l’état de stress post-traumatique (ESPT) si ce n’avait pas été de l’insistance d’amis et de connaissances.

Il ne se perçoit pas comme un auteur. Pourtant, son histoire, racontée dans After the War: Surviving PTSD and Changing Mental Health Culture, son mémoire qu’il a récemment publié (coécrit par Adam Montgomery), est essentiellement à propos des mots. En 1995, le Lcol (ret) Grenier est rentré chez lui profondément traumatisé après un déploiement de 10 mois au Rwanda, le lieu d’un génocide horrifiant.

Il a également fait face à un ministère de la Défense nationale (MDN) mal outillé pour aider les personnes qui souffrent – un ministère qui utilisait le terme lourd de sens « trouble » pour décrire les blessures de guerre invisibles et mentales. Les Forces armées canadiennes (FAC), a-t-il également affirmé, parlent peut-être de ce genre de choses, mais elles parlent rarement directement aux personnes blessées.

En parallèle de son propre rétablissement, le Lcol (ret) Grenier a prôné l’adoption d’une réforme au MDN et cela a eu une incidence fondamentale. Entre autres choses, il a inventé le terme « blessure de stress opérationnel », ce qui a permis d’éliminer une certaine stigmatisation par rapport à la maladie mentale dans le milieu militaire, et encore aujourd’hui, il continue d’influencer la réflexion au MDN.

Depuis sa retraite en 2012, le Lcol (ret) Grenier a poursuivi ses efforts et il s’est même tourné vers le secteur privé en tant qu’expert-conseil. Dans l’entrevue qui suit, il explique comment le soutien par les pairs est le complément des soins cliniques, il met l’accent sur l’importance d’aider tant les personnes blessées que les membres de leur famille et il parle de l’investissement personnel profond dans sa mission actuelle.

Pourquoi avez-vous décidé d’écrire After the War?

L’écriture d’un livre ne faisait pas vraiment partie de mes plans, mais au cours de la dernière décennie, des gens m’ont suggéré de le faire.  

Un jour, on m’a demandé de faire une allocution et d’apporter 75 exemplaires de mon livre pour la séance d’autographes. J’ai dû répondre ‛En fait, je n’ai pas de livre.’

Les années ont passé et la question revenait toujours. J’ai donc décidé de ‛Simplement suivre ce conseil.’

Y a-t-il un événement qui a fait en sorte qu’il vous a semblé le bon moment de publier votre histoire?

J’ai quitté les FAC en 2012 et je suis devenu expert-conseil. Mon entreprise, Innovation en santé mentale (MHI), a commencé à prendre de l’expansion et j’ai remarqué que les entreprises canadiennes avaient réellement besoin d’un souffle d’innovation dans le domaine de la santé mentale.

Le livre ne porte donc pas vraiment sur le Rwanda. J’y explique plutôt à quoi les Canadiens – le système de santé mentale, les leaders ministériels doivent réfléchir pour être en mesure de mieux appuyer les gens qui les entourent.  

Travailler dans une organisation de 6000 employés et faire une différence, c’est bien. Or, je me suis dit qu’il serait extraordinaire d’amener les gouvernements à penser différemment. Je crois donc que le livre poursuit cet objectif. »

Dans le livre, vous affirmez qu’une simple discussion avec un collègue de la Défense nationale a eu un effet domino sur votre cheminement vers le rétablissement.

C’est si simple, n’est-ce pas? Un collègue remarque que vous n’allez pas bien et plutôt que de faire comme si de rien n’était, il vous offre un soutien sans jugement.

Or, notre économie, que ce soit dans le milieu militaire ou le milieu des affaires du Canada, est compétitive et nous avons oublié que les gens sont notre plus importante ressource. Les gens sont beaucoup trop occupés pour remarquer que des personnes autour d’eux ne vont pas bien et ils ne sont pas conscients qu’une conversation en personne fait partie de la solution.

Le milieu militaire est une sous-culture qui porte beaucoup de jugement. Les fantassins auront par exemple tendance à juger les commis : ‛Il ou elle ne fait pas ce que je fais, alors il ou elle n’a aucune raison de se plaindre.’ Les fantassins ne savent pas que les commis admin qui servent en Afghanistan ont été témoins de choses pendant qu’ils se trouvaient dans un convoi chaque semaine pour le réapprovisionnement d’une base d’opérations avancée. En fait, la situation est encore pire pour eux, car ils ne sont pas pleinement formés pour ce genre de choses. Cela constitue un obstacle aux conversations authentiques parce que nous nous sentons jugés, et nous ne voulons pas être jugés, alors nous souffrons en silence.

Alors que faisons-nous? Nous aiguillons les gens vers les médecins, car nous ne connaissons pas d’autres options. Nous oublions parfois qu’une simple conversation peut faire une immense différence dans la vie de quelqu’un.

L’équilibre est un thème clé du livre. Vous parlez du fossé entre les personnes qui ne font pas confiance au système médical et un système médical qui ne fait pas confiance au soutien par les pairs parce qu’il n’est pas basé sur des études officielles. Vous dites que la solution se situe quelque part entre les deux.

Je crois que le système de santé mentale doit faire preuve d’une certaine humilité parce que dans un certain sens, notre système canadien est très restrictif. Il est ancré dans la perspective médicale. Il n’y a rien de mal avec la perspective médicale et je tiens à dire que je m’y oppose pas.

La différence entre la guérison du cerveau et la guérison d’une autre partie du corps humain se situe dans le fait que la personne doit être habilitée à croire qu’elle peut guérir et se rétablir. La thérapie et la prise de médicaments ne sont pas les seules solutions.

Amener la notion que les non-spécialistes – en d’autres mots les pairs aidants – font partie de la solution, est en quelque sorte une expérience d’humilité pour les cliniciens en santé mentale. Avec l’arrivée de Peer Support Canada, une organisation que j’ai fondée après mon travail à la Commission de la santé mentale du Canada, les pairs aidants ont été transférés à l’Association canadienne pour la santé mentale, où des services d’accréditation leur sont fournis.  

Lorsque le Canada se rendra compte qu’il est possible d’accroître le soutien par les pairs d’une façon responsable et systématique – comme cela se fait dans de nombreuses autres professions au pays – le système de soins de santé pourra réellement se transformer.

Dans le livre, votre ex-épouse Julie décrit, de son propre point de vue, les difficultés auxquelles vous avez été confrontées après votre mission au Rwanda. Comment vous êtes-vous senti lorsque vous avez lu ces passages pour la première fois?

J’étais triste. J’ai toujours en quelque sorte connu son point de vue – nous en parlions – mais cela m’a vraiment rendu triste.

Le message est le suivant : il est extrêmement important que les organisations, tant militaires que civiles, soutiennent non seulement les employés qui traversent ces périodes difficiles, mais soutiennent également les familles d’une meilleure façon.

Elles récolteront le fruit de leur travail, car si vous offrez du soutien à la famille, vous soutenez par le fait même l’employé. Tout est connecté.  

Quel est votre point de vue par rapport aux progrès accomplis par les Forces armées canadiennes relativement à ces enjeux?

Je crois que vous continuez d’évoluer à votre propre rythme et d’améliorer les choses. J’ai réalisé une chose lorsque j’ai quitté les FAC. Malgré les défis des FAC, et malgré la critique à laquelle elles font face, tout comme Anciens Combattants, sur une base régulière, nos militaires et nos vétérans sont beaucoup mieux servis que la moyenne des citoyens canadiens.

Les deux années que j’ai passées à la Commission de la santé mentale du Canada m’ont fait réaliser à quel point il est difficile pour les Canadiens de se rétablir de ce genre de situations.

J’ai donc décidé de me consacrer à servir le Canada d’une façon différente; je tente d’améliorer les choses pour les personnes qui ne servent pas ce pays directement, mais qui méritent tout autant du soutien du système de santé mentale que les militaires.

Et en tant que contribuable canadien, je veux m’assurer que si ma petite-fille, Dieu nous en préserve, développe un problème de santé mentale, nous aurons mis en place un meilleur système.

L’entrevue a été révisée à des fins de clarté et de concision.

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